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Virgil Abloh : "Nous sommes à l'aube d'une nouvelle renaissance"

Il a marqué l’année mode écoulée, prenant la direction artistique des collections hommes de Louis Vuitton tout en multipliant les collaborations avec sa griffe Off‑White. Rencontre avec Virgil Abloh, dompteur de l’air du temps.
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Un tel prénom est un indice. La promesse d’une trajectoire épique, visant l’accomplissement d’une œuvre à portée historique. Virgile, le poète, né Publius Vergilius Maro près de Mantoue en 70 avant Jésus-Christ, sillonna l’Asie Mineure et la Grèce pour parfaire L’Énéide, épopée mêlant mythes fondateurs et observation de la mutation d’un monde, entre fin de la République romaine et début de l’Empire d’Auguste. Virgil Abloh, le créateur américain, fondateur de la marque Off-White et directeur artistique, depuis mars dernier, de l’univers masculin de Louis Vuitton, n’est pas en reste. Né, lui, en 20 avant l’an 2000 (le 30 septembre) à Rockford, dans l’Illinois, USA, il vit dans un avion, traversant plusieurs fuseaux horaires chaque semaine, dans un but également testimonial. Via ses créations, il raconte la constitution d’un nouvel empire, celui des millennials, cible la plus courtisée par l’univers du luxe, ainsi que la grande aventure de l’arrivée aux portes du pouvoir de cette jeunesse moderne. Sa génération ! Une tornade, cette Y (qui désigne les individus nés entre 1980 et le milieu des années 90), rompue aux codes de l’hyper-connectivité et des influences croisées, biberonnée au streetwear, immergée dans le digital dès son invention et fusionnant tout ce qui l’électrise : mode, musique, graphisme, art, sport… Un état d’esprit que l’hyperactif créateur, classé parmi les 100 personnes les plus influentes au monde en 2018 par le magazine Time, partage spontanément. Quant à OffWhite, sa marque, elle vient d’être déclarée “la plus populaire de la planète” par une étude menée avec Google par Lyst, moteur de recherche spécialisé dans le luxe (et soutenu par LVMH). Selon ce rapport, paru fin octobre, la griffe, tout juste âgée de 5 ans, est la plus recherchée du troisième trimestre 2018, menant la course devant Gucci (2e place du Lyst Index), Balenciaga, Nike et Prada. De quoi conforter le PDG de Louis Vuitton, Michael Burke, qui au moment de la nomination de Virgil Abloh faisait l’éloge du talent de sa recrue “à créer des ponts entre le classique et le zeitgeist (l’air du temps, ndlr)”.

“Je pense que nous sommes à l'aube d'une nouvelle renaissance. Avec internet et tous les médiums d'aujourd'hui, notre regard sur le passé évolue, nos opinions se forgent autrement et chacun peut inventer son propre destin." Virgil Abloh

L'âge du cobranding

Ce jeudi 25 octobre, quand nous rencontrons Virgil Abloh au siège de son nouvel employeur, l’homme, tout d’Off-White noir vêtu (jean, T-shirt et sneakers Off-White x Nike “Air Presto”) rentre de Londres (où était inauguré un espace éphémère avec scénographie tirée de l’inspiration Magicien d’Oz de son premier défilé pour Louis Vuitton ainsi qu’une sélection de la collection de la saison prochaine). Et il s’apprête à redécoller, quelques heures plus tard, pour mixer à Miami (Virgil et les vinyles, une passion) puis Brooklyn (idem). Les jours précédents, il trinquait à sa version en édition ultra-limitée de bouteilles de champagne Moët & Chandon ; mettait en ligne le deuxième épisode de son émission Televised Radio, moodboard audio compilant musique et conversations avec des personnalités de tous horizons créatifs, sur la station Beats 1 d’Apple Music ; jouait des platines, encore et toujours, mais sur deux continents en 24 heures (Ibiza puis Las Vegas) ; préparait le teasing de l’inauguration de la première boutique OffWhite à Dubaï (l’une des 27 dans le monde, auxquelles s’ajoutent plus de 300 points de vente dans les multimarques les plus prestigieux) ; révélait la tonalité, via des tapis (aussitôt sold out), de sa collaboration de mobilier avec Ikea, conçue pour les petits espaces des young new homers et qui sortira partout dans le monde dans quelques mois ; incarnait son propre rôle, façon homme bionique, dans un spot de pub des valises Rimowa, dont un modèle, transparent, a été imaginé par Off-White… Sans oublier le lancement régulier de sneakers cosignées avec Nike, en éternelle rupture de stock dès leur sortie. Un cobranding ultra-bankable qui s’étendra à une première capsule textile le printemps prochain, une édition née dans la droite foulée de la robe tutu noire créée pour Serena Williams à l’occasion de l’US Open en août dernier.

“Pour un designer ou un artiste, l’époque dans laquelle il évolue est une donnée très importante. Selon moi, c’est elle qui détermine ce qui va rendre son travail pertinent. Or, je pense que nous sommes à l’aube d’une nouvelle Renaissance. Avec internet et tous les médiums d’aujourd’hui, notre regard sur le passé évolue, nos opinions se forgent autrement et chacun peut inventer son propre destin”, prophétise le créateur. Favoriser l’émergence de cette ère éclairée, en bâtissant des ponts entre les disciplines et les générations, ainsi conçoit-il sa mission. Pas étonnant qu’avant de rayonner en autodidacte du style, il ait d’abord décroché une licence en génie civil, puis une maîtrise d’architecture. Quant à l’adresse de son nouveau bureau parisien, 2, rue du Pont-Neuf, siège de Louis Vuitton, elle semble décidément avoir été choisie pour lui. Lorsqu’on lui fait remarquer, il lève le nez de son téléphone, dans lequel, façon post-ado 2.0, il restera plongé durant presque toute la conversation, et sourit. “Modern bridge… Je crois aux coïncidences. Étant optimiste, si je me pose les questions, où suis-je et pourquoi suis-je là, le fait que le nom de cette rue résonne de façon similaire avec ma façon de penser ressemble plutôt à un bon signe.”

Ce projet OFF-WHITE où se percutent homme/femme/vintage luxe/streetwear/sportswear/ merchwear/workwear/teachwear/ upcycling/collabs/wording, le tout teinté d'ironie.

Voie express vers le succès

De la banlieue de Chicago, la Ville des vents, où il a grandi, jusqu’à Paris, la Ville lumière, où il pose plus souvent ses valises depuis peu, en passant par l’Asie (où il cartonne et a choisi d’ouvrir ses premières boutiques Off-White) ou l’Afrique (ses parents, qui ont migré du Ghana vers les États-Unis, y ont une maison de famille), la route de Virgil Abloh, voie express vers le succès, est aussi riche de chemins de traverse. Ses pérégrinations de mode l’ont d’abord mené à Rome, destin décidément très virgilien. Diplôme d’archi en poche de son hoodie, le jeune Chicagoan, fan de basket et de skate, DJ depuis ses 17 ans, bidouilleur de Photoshop et fan compulsif de typographies qu’il transpose sur des T-shirts vendus ci et là, figure créative de la communauté hip-hop dès la fin des nineties, rejoint donc la Ville éternelle en 2009, pour une expérience de quelques mois en tant que stagiaire chez Fendi. Épisode un peu dilettante, à en croire l’un de ses compagnons de stage d’alors, un certain… Kanye West ! La même année, Virgil Abloh fait son entrée dans la fashion week parisienne, côté public pour l’heure. Souvenirs néanmoins mémorables que la tournée des shows de cette bande de fringants Américains à Paris : outre Kanye et Virgil, son bras droit, figure aussi le manager du rappeur, Don C. et les musiciens Taz Arnold et Fonzworth Bentley, tous ultra-lookés, comme en témoigne une photo de l’époque signée Tommy Ton pour Style.com. Un cliché culte, pris à la sortie du défilé Comme des Garçons et parodié quelques semaines plus tard dans le dessin animé South Park. N’empêche : c’est à cette époque que Michael Burke, alors PDG de Fendi (avant de passer chez Louis Vuitton en 2012), remarque le jeune Abloh, alors âgé de 28 ans. On connaît la suite : la nomination de l’ex-stagiaire, le 26 mars dernier, aux destinées masculines de la première marque de luxe mondiale. Personne encore, à l’aube de la décennie, ne l’imaginait. Sauf peut-être Virgil Abloh.

“J'aime les métaphores, c'est ainsi que j'utilise la notion de couleurs. Quelle que soit la nôtre, nous ne faisons qu'un, nous venons tous du même endroit, de la même source de couleur." Virgil Abloh

Streetwear is everywhere

Après l’escale romaine, commence pour le kid de Chicago, devenu directeur créatif de son ami Kanye West, le début d’une épopée. Et le début des tours du globe à ne plus compter. Virgil Abloh, qui supervise une grande partie de la planète West (merchandising des tournées, design des décors de scène et autre storytelling, mécanique dont il intègre le process et qu’il transférera, plus tard, à ses propres créations), prend notamment en main la direction artistique de l’album réalisé avec Jay-Z, Watch the Throne, dont il commande à Riccardo Tisci (alors chez Givenchy) l’image de la pochette, valant à l’objet une nomination aux Grammy awards. Autant de sillons qui nourrissent son intuition : l’avenir appartient au mélange des genres.

Coup d’envoi avec RSVP Gallery, concept-store qu’il cofonde avec son complice Don C. dans une cave aux néons fluo. Lieu resté, depuis, l’un des QG du cool à Chicago. Suit le lancement, en 2012 à New York, de son premier label de mode, Pyrex Vision, où le streetwear se pique de luxe. Coup d’éclat immédiat : un lot de chemises Ralph Lauren vintage, qu’il customise de son logo et du chiffre 23 (en référence à son idole de jeunesse, le basketteur Michael Jordan) et revend à bénéfice stratosphérique. Le tout mis en scène, en un compte-gouttes addictif, sur Instagram. Résultat ? On se les arrache, tout comme les sweats Champion, remastérisés selon le même procédé. Chez feu Colette, la marque partage une semaine la vitrine avec Saint Laurent époque Slimane.

Après ce feu d’artifice, exit Pyrex Vision : en décembre 2013, Virgil Abloh lance Off-White. “L’un découle directement de l’autre”, précise le créateur. Mais c’est à Milan, cette fois, que son nouveau label s’installe. Signifiant ainsi l’intention d’ajouter une notion qualitative et luxueuse à l’énergie créative et artistique de ce projet où se percutent (crashing, selon ses mots) homme/femme/vintage/ luxe/streetwear/sportswear/merchwear/workwear/techwear/upcycling/collabs/wording, le tout teinté d’ironie. Et qui, chaque saison, évolue à pas de géant, proposant une interprétation toujours plus sophistiquée de ces passerelles qu’il défend. Sa première collection féminine (printemps-été 2015) s’intitulait “I only smoke when I drink”. Et si son sweat imprimé Nebraska sur des feuilles de bananier (crash thermique), illico endossé par Beyoncé et Gigi Hadid, en est l’un des best-sellers, déjà figurent, sur certaines silhouettes, des tops drapés à la Madame Grès, des asymétries sophistiquées et autres références couturières (qui est aussi le métier de sa mère).

Dès sa naissance, Off-White acquiert une légitimité auprès de la sphère mode, conquise par son identité ultra-marquée et ses idées débordantes, orchestrées au millimètre près. Dès le nom, traduction littérale : blanc cassé. Définition virgilienne : “Cette zone entre le noir et le blanc est la couleur Off-White.” Une façon pour Virgil Abloh de jouer sur l’aspect visuel autant qu’intellectuel de son propos. De signifiant autant que de signifié. Ainsi ses très graphiques rayures diagonales noires et blanches, l’un des éléments signatures de la marque, conçues extra-larges pour être immédiatement identifiables même vues de loin, sont-elles aussi une invitation… à lire entre les lignes. Et à réfléchir à l’idée de contraste autant que de fusion. “J’aime les métaphores”, dit-il. “C’est ainsi que j’utilise la notion de couleurs.” Et de poursuivre : “Quelle que soit la nôtre, nous ne faisons qu’un, nous venons tous du même endroit, de la même source de couleur.” Dépassant ainsi le fait, trop rare pour ne pas être noté ici, qu’il reste l’un des seuls créateurs noirs à un poste de direction artistique dans une maison de luxe : à part Olivier Rousteing chez Balmain et, il y a plus de dix ans, Ozwald Boateng chez Givenchy, qui d’autre ?

Citoyen du globe : ainsi se situe Virgil Abloh. Tel est le sens de ses obliques zébrées et de son autre signature récurrente, signe à quatre flèches, ainsi que de ses défilés où s’inscrivent les enjeux du monde (réfugiés, diversité, écologie, etc.). Axe parmi d’autres pour “Figures of Speech”, l’exposition qui lui sera consacrée au Musée d’art contemporain de Chicago l’été prochain. 2018 était son année ? L’apothéose, ou plutôt l’Abloh-théose, reste à venir !

Photographie par Erik Faulkner

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