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John Legend : "Peut-être que Kanye fera changer Trump d’avis"

Derrière le sourire, on trouve un homme qui ne cherche à dissimuler ni ses origines, ni ses engagements. Rencontre.
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Eric Ray Davidson, le photographe, capture les pas de danse de John Legend – esquissés au son de Before I Do, de Sevyn Streeter – portant cette fois-ci un costume Gucci, avec une insouciance naturelle assez enviable. À l’observer aussi à l’aise et spontané, on aurait tendance à oublier l’homme plus ordinaire. Né John Roger Stephens à Springfield, Ohio, en 1978, d’un père ouvrier dans une usine de tracteurs et d’une mère couturière, dans une famille de quatre enfants, son talent pour la musique a vite été évident, et s’il a travaillé dur pour arriver au sommet, et même s’il a changé son nom, il n’a rien oublié de ses origines modestes.

Chrissy Teigen racontait récemment à un magazine qu’alors qu’elle venait tout juste de rencontrer Legend, elle l’avait surpris en train de repasser ses sous-vêtements. “Mais tu fais ton propre repassage ? Il m’a répondu que oui, bien sûr... Je l’ai serré dans mes bras sur-le-champ !” Le fait-il toujours ? “Oh oui. Sans faute. Mon père était ouvrier, mais pour se faire un peu d’argent en plus, avec ma mère, ils fabriquaient des vêtements ou les reprisaient, pour les voisins, les membres de notre congrégation, et pour nous aussi. J’ai grandi dans cet environnement. Ils nous ont appris tôt comment repasser convenablement. Et j’aime le faire moi-même pour être certain que cela soit fait comme je le désire...” Bien qu’il aspire à la perfection, Legend ajoute dans la foulée qu’il est loin d’être parfait lui-même: “Je fais des erreurs, avoue-t-il. Il m’est arrivé de n’être pas fier de mon travail, parce que je laissais la pression extérieure m’influencer au lieu d’écouter mon instinct. Désormais, j’essaie d’éviter ce genre de situation.”

Interrogé sur les défis artistiques auxquels il est encore confronté, il répond: “Le plus délicat, c’est de continuer à être créatif, à être heureux de ce que je fais, de continuer à repousser les limites, à trouver une voix, une voix qui prenne en compte le contexte actuel, tout ce qui se passe dans notre existence. De trouver une expression aussi sincère que possible de ce que je suis, d’aspirer à l’authenticité, à la beauté, à la transcendance. Je crois que cette volonté ne me quittera pas tant que je serai artiste, jusqu’à ma mort, j’espère.”

Photographie par : Eric Ray Davidson
Stylisme par : David Thomas

“Être le meilleur père et le meilleur mari possibles. C’est ce à quoi je pense en me levant chaque matin."

Tous les artistes n’ont pas le privilège de cette liberté créative, a-t-il dû la gagner? Il réfléchit un instant avant de répondre : “Non, il faut l’imposer dès que possible. Ce n’est pas un droit à obtenir. Vous accédez au succès parce que vous faites les choses exactement comme vous le souhaitez.” Comme faire son propre repassage... Quant aux autres défis qu’il doit affronter, ils n’ont rien qui les distingue de ceux de n’importe quel autre homme marié : ils sont considérables. “Être le meilleur père et le meilleur mari possibles. C’est ce à quoi je pense en me levant chaque matin. À ne pas laisser le travail se mettre sur ce chemin-là.”

Tickets VIP et offres sur mesure

Comment, lorsqu’on enchaîne comme lui les concerts soir après soir, faire pour que chaque soirée soit unique et que le public le ressente? “Parce qu’elle l’est pour moi. Je suis euphorique dès que je monte sur scène, et j’espère bien que le public partage cette émotion. Dès que je mets mon costume, que je monte sur scène, c’est un jour nouveau.” Et quel genre de public voit-il, depuis là où il se tient, devant des milliers de spectateurs? “Il ressemble à l’Amérique, à sa diversité ethnique, des parents, des grands-parents, des adolescents, des couples...” Il ajoute que ses managers étudient avec soin cette donnée démographique, “pour leur proposer des offres sur mesure”. Par exemple des tickets VIP qui permettent de le rencontrer, de recevoir des cadeaux exclusifs (un livre dédicacé, un hoodie, une tasse de café) et même de boire un verre du vin qu’il produit, en quantités très limitées, dans la vallée de Napa. Sans surprise peut-être, au regard de sa musique aux tonalités romantiques et au groove sexy, son public est composé à 60 % de femmes.

Revenons à l’Amérique et aux troubles qui l’agitent. À ce propos, ni sa femme ni lui ne craignent de prendre position. Connue pour sa franchise décomplexée, Chrissy avait ainsi interpellé @realdonaldtrump sur Twitter en ces termes: “Je pose à moitié nue pour gagner ma vie, et pourtant vous êtes l’aguicheuse la plus désespérée d’attirer l’attention que je connaisse.” Ou encore : “Hey, ça faisait un bail... Je te déteste toujours autant.” Il va sans dire qu’elle a été bloquée par le compte officiel du président... Legend lui-même n’a jamais privilégié la prudence quand il s’agit d’exprimer son peu de considération pour Trump.

Défenseur des opprimés, citoyen engagé

Pour “fêter” les 72 ans du président des États-Unis, en juin 2018, avec sa femme, ils ont fait un don de 288 000 dollars à l’American Civil Liberties Union, qui apporte son soutien aux familles en lutte pour récupérer leurs enfants retenus en détention depuis l’instauration des nouvelles politiques migratoires décidées par la présidence. Cet engagement citoyen n’est pas récent. En 2007, il avait participé à un documentaire réunissant Matt Damon, Marisa Tomei et Danny Glover, adaptant un livre de l’historien Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours (2003, Éditions Agone), dans lequel il chante Mississippi Goddam, l’hymne antiraciste de Nina Simone.

“Ce que j’avais adoré dans ce livre, note Legend, grand lecteur, c’est qu’il donne une voix aux gens ordinaires. Trop souvent, l’histoire est écrite depuis le point de vue des conquérants, des gouvernements, de l’aristocratie. Trop souvent, nous oublions les petites histoires de ceux qui doivent travailler pour vivre, qui se battent pour leurs droits, nous oublions les opprimés, tous ceux qui sont invisibles dans les médias.” Il s’identifie volontiers à d’autres artistes afro-américains, engagés dans la vie citoyenne, à l’image du chanteur des années 1950 Paul Robeson ou de l’acteur et chanteur Harry Belafonte, qu’il cite comme inspiration. “Je n’ai aucun modèle d’artiste qui n’implique pas une conscience sociale ou politique et qui n’inspire pas l’envie de défendre ses droits.” Tout le monde n’est pas de son avis.

Particulièrement Kanye West, qui témoigne régulièrement de son admiration pour Trump. Aux yeux de Legend, cette attitude est déroutante. “Nous sommes amis, je le respecte, et mon succès doit beaucoup à la confiance qu’il m’a accordée à mes débuts quand personne ne croyait en moi. Je crois qu’ensemble nous avons fait de l’excellente musique, ce dont je suis toujours très fier. Ce qui ne m’empêche pas d’être en désaccord politique avec lui.” Il s’accorde quelques moments de réflexion, avant de faire preuve d’indulgence pour son ami, dont il ne désapprouve pas la rencontre avec Trump, en octobre dernier, à la Maison Blanche, devant la presse. “Il n’y a rien de mal, intrinsèquement, à rencontrer le président, ou à devoir admettre qu’il est le président. Si les choses doivent changer sur le plan national, il doit nécessairement être impliqué. J’espère juste que leurs échanges sont substantiels et qu’ils œuvrent au changement au bénéfice de tous, dont ils se revendiquent les artisans.” Legend ajoute aussitôt : “Dans tout ce que je l’ai entendu dire, Trump a démontré qu’il ne croit pas vraiment en la justice, qu’il ne croit pas en l’égalité entre tous, quelles que soient leurs origines. Il a en revanche démontré son mépris pour les gens de couleur, mis en place des politiques et prononcé des discours qui le rapprochent des suprémacistes blancs. Peut-être que Kanye le fera changer d’avis. Mais j’en doute...”

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Il y a encore un portrait à réaliser: il en le une veste blanche Ermenegildo Zegna, du genre que James Bond porterait à une table de baccarat dans un casino. Il chante par dessus la chanson de Kanye diffusée par la stéréo du studio, effectue une pirouette parfaite et se retourne vers nous, pour nous souhaiter, dans un français parfait, “Joyeux Noël !”

 

Retrouvez cet article dans le numéro de Décembre-Janvier 2019 de L'Officiel Hommes, actuellement en kiosques.

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