Donald Sultan :"Je ne remets jamais en question la valeur de l’art" - L'Officiel
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Donald Sultan :"Je ne remets jamais en question la valeur de l’art"

L’artiste Donald Sultan pose son empreinte pop pour une nouvelle collaboration avec la marque Vilebrequin.
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Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

En ce moment, je suis à l’atelier, je peins tout un ensemble de boutons vernis que l’on trouve sur le fond en velours de peintures modernes, sur des fonds en goudron rugueux voire même intégrés au goudron, peut-être sur des routes goudronnées. Je crée aussi quelques œuvres mineures comme ma série d’abeilles et d’oiseaux morts ou de baleines, mais également des estampes de dés et de fleurs. Les fleurs ressemblent aux motifs que l’on retrouvera sur les maillots de bain Vilebrequin.

Vous considérez-vous comme un artiste pop-art ? Comment ce mouvement a-t-il évolué depuis son apogée dans les années 1960 ?

Pour moi, le pop art, c’est de l’art zombie. Il se traîne. Je ne dis pas que je n’aime pas ça. Je crois qu’il y a trois artistes majeurs du courant pop art que j’apprécie : Ed Ruscha, Roy Lichtenstein et Andy Warhol. Mais Andy Warhol était plus qu’un artiste pop art, Roy Lichtenstein ne s’est jamais pris pour un dessinateur de bandes dessinées et je ne crois pas que Ruscha se serait considéré comme tel, même s’il utilise davantage des images emblématiques de la nostalgie alors que Roy choisissait des images de bandes dessinées à points Benday pour créer ce qu’il considérait comme des peintures classiques. Je pense que c’est une façon de s’associer au monde de la consommation, et je ne suis pas contre, mais j’ai toujours trouvé cela trop peu spirituel. C’est pour cela que je n’ai jamais vraiment participé au mouvement pop art. Le pop art et le surréalisme sont en fait deux mouvements artistiques qui ne cessent de ressurgir dans l’art contemporain, et j’aimerais que ça s’arrête.

Selon vous, quelle est la raison d’être de l’art ?

Pour moi, l’art, c’est l’expression la plus pure des niveaux spirituel, matériel et intellectuel de l’Homme qui se fondent pour communiquer à travers les décennies sous forme d’une expression ininterrompue. Je ne pense pas que les différents thèmes artistiques suivent nécessairement le même schéma, mais une grande peinture vous parlera, quel que soit son contenu et en dépit de l’époque à laquelle elle a été réalisée. J’ai souvent dit qu’une grande peinture avait la capacité de refléter l’esprit de l’artiste qui s’adresse au spectateur et ne s’estompe jamais. Les peintures sont inépuisables, et c’est le seul moyen d’expression dont on puisse dire cela.

Remettez-vous parfois en question l’intérêt de l’art ?

Je ne remets jamais en question la valeur de l’art. C’est la plus grande forme d’expression de la civilisation humaine.

Vous avez récemment fait une collaboration avec Vilebrequin, la marque culte de maillots de bain. Comment cela est-il arrivé ?

Je me suis rapproché de Vilebrequin car je connaissais Sarah Meltzer, du studio WeR2. J’avais déjà produit plusieurs objets, et c’est elle qui a eu l’idée d’un partenariat avec Vilebrequin pour la création d’un maillot de bain. La marque a estimé que les images de mes archives correspondaient davantage à son esthétique, et j’ai trouvé ça super ! Pour la petite anecdote, j’ai découvert Vilebrequin au début des années 1980 à l’époque où je vivais à Saint-Tropez, et je connaissais le créateur de la marque, Fred Prysquel, qui avait acheté le magasin et commencé à vendre les maillots de bain Vilebrequin. D’ailleurs, j’en avais moi-même plusieurs, c’était mes maillots de bain préférés et ils ont ensuite été très répandus. Je les ai toujours adorés, et chaque année, je regarde ce que la marque sort. Donc créer un maillot de bain pour la marque et à leur demande était un projet inespéré et plutôt formidable ! 

Vous avez créé un maillot de bain au motif répété de vos Lantern Flowers, inspirées par les lanternes chinoises de votre jardin. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette œuvre ?

J’ai créé les Artificial Flowers après avoir utilisé les fleurs comme représentation du chaos pendant des années. J’ai décidé de les réinterpréter comme des objets usinés symbolisant la transformation de l’acier en imagerie d’usine Art Nouveau en tant que décoration architecturale. J’ai voulu réutiliser cette imagerie du monde naturel et en faire quelque chose de tout à fait plastique et artificiel. On obtient alors une image iconographique en elle-même. Les contours de l’œuvre, du dessin, sont la partie expressive des fleurs mais ils sont minimalisés de par la répétition de cette même forme élémentaire mais aussi car il n’est pas vraiment visible qu’elles ont été faites à la main, alors que c’est le cas. Alors que j’utilisais les lanternes chinoises de mon jardin, je regardais des motifs floraux qui avaient été peints dessus. Ils étaient si artificiels que je me suis demandé : “À quoi bon utiliser l’image d’une fleur qui d’une certaine façon est liée à quelque chose de naturel ? Pourquoi ne pas choisir une fleur qui semble créée de toutes pièces ?” Alors j’ai supprimé les images qui représentaient plus ou moins des fleurs et j’ai juste utilisé les tiges, les boutons et le pistil pour en faire une sorte d’image abstraite, de Pollock oral, un all-over qui n’avait ni com- mencement ni fin pour donner l’impression qu’il s’agissait d’une image. Voilà comment ces fleurs ont vu le jour. Pour les premières, j’ai utilisé ces vases chinois qui sont plutôt destinés aux touristes et manufacturés avec des motifs inspirés, ou non, des vases chinois classiques peints à la main, les vases Ming connus pour la qualité du travail des artistes réalisant leurs motifs. Ces vases sont plus ou moins kitsch, produits à la va-vite, alors j’ai décidé de les utiliser, et puisque j’utilisais ces vases, je me suis dit que je pouvais aussi utiliser les fleurs des lanternes. Voilà l’origine des Lantern Flowers.

Avez-vous parcouru l’ensemble des créations Vilebrequin avant de produire votre motif? Souhaitiez-vous plutôt créer un objet qui se vende bien ou proposer quelque chose qui reflète votre travail d’artiste ?

Nous sommes partis de leur short “Moorea” et avons retravaillé le motif afin qu’il corresponde mieux à la forme du short. Nous avons effectué quelques ajustements, mais je ne souhaitais pas concevoir un best-seller, je voulais plutôt quelque chose d’unique. J’avais plus envie d’obtenir des maillots de bain pour mon usage personnel, et créer une synergie entre mon œuvre et leur produit était la solution parfaite.

Comment désigneriez-vous le fait qu’un artiste crée quelque chose, un objet, pour une marque ? On entend souvent le terme “collaboration artistique”, qu’en pensez-vous ? Comment appelleriez-vous cela ?

Je n’utiliserais aucun de ces termes, je dirais juste que la marque est Vilebrequin et que je laisse mon empreinte sur ces objets. Le fait que des personnes portent mon imagerie, comme des peintures qui marchent, m’intéressait vraiment, mais je n’ai pas de concept de marque, ce n’est pas comme si je lançais ma propre marque de maillots de bain. Ça, ça ne m’intéresse pas. Par contre, je serais ravi d’imaginer d’autres maillots de bain avec Vilebrequin, c’est une très bonne marque.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec une marque, vous avez créé une œuvre incroyable pour la campagne publicitaire d’Absolut Vodka qui date de 1998, il me semble. Comment a évolué votre conception de la publicité et de la valorisation des marques ?

La pub pour Absolut Vodka était fantastique car j’avais quelque chose à dire, je connaissais l’histoire de cette pub-là et j’ai décidé de tout dire dans mon œuvre. Cela n’avait rien à voir avec la valorisation de la marque. La marque, c’était Absolut Vodka. Je n’avais aucune notion de publicité ou de valorisation des marques, ces sujets concernent les artistes plus récents. Là est plus ou moins la différence fondamentale entre l’art dans lequel j’ai évolué et
l’art d’aujourd’hui. Nous n’aurions jamais pensé à faire de notre art une marque. Nous ne sommes pas des créateurs de marques et nous ne souhaitons pas devenir une marque. Si j’avais voulu devenir une marque, j’aurais produit une peinture et je l’aurais reproduite jusqu’à ce que tout le monde en ait une, et ce n’est pas de ça dont j’ai envie. Pour moi, la peinture, c’est suivre le fil de sa propre créativité et de son intelligence, cela n’a aucun rapport avec la publicité, la valorisation d’une marque ou je ne sais quoi d’autre. Absolut Vodka avait monté toute une campagne publicitaire réalisée par des artistes contemporains, ils avaient commencé avec Andy Warhol. Toute leur campagne était réalisée par différents artistes. Ils étaient nombreux. Il y avait William Wegman, Kenny Scharf, Keith Haring... Beaucoup d’artistes ont produit une œuvre pour Absolut Vodka. Utiliser des œuvres d’art pour leur marque de vodka, c’était l’un de leurs thèmes. Les châteaux Rothschild et bien d’autres encore font eux aussi appel à des artistes pour les étiquettes de leurs bouteilles de vin. Demander à des artistes d’associer leur imagerie à un produit qu’ils trouvent formidable n’est pas chose nouvelle. Mais je ne vois pas comment je ferais de mon travail une marque.

Êtes-vous déjà allé à Saint-Barth? Seriez-vous tenté d’y organiser une exposition ou un autre projet ?

Oui, j’aimerais bien exposer à Saint-Barth. Je n’y suis jamais allé. Mais bien sûr, j’exposerai partout où on me le demande. Cela me donnerait un prétexte pour m’y rendre. Je ne vais jamais nulle part sans raison.

Une exposition itinérante du nom de “Donald Sultan: The Disaster Paintings” vous est actuellement consacrée. Vos peintures issues de la série des Disaster Paintings évoquent le fait que “l’Homme est intrinsèquement autodestructif, et [que] tout ce qu’il peut créer finira par être détruit”. Que signifie cette citation ? Êtes-vous inquiet pour notre planète ?

Je pense que cette citation est juste. Je ne m’inquiète pas pour la planète. Je crois que c’est la planète qui doit s’inquiéter de ce que nous pouvons lui faire subir. 

 

www.vilebrequin.com

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