Woman

À la plage avec Lily Collins ("Emily in Paris"), en conversation avec Alber Elbaz

Peu avant la sortie de Mank, le nouveau film de David Fincher dans lequel elle est en tête d’affiche, Lily Collins a donné rendez-vous au légendaire créateur de mode Alber Elbaz pour discuter de l’incroyable succès d’Emily in Paris et de leurs projets d’avenir respectifs.
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Veste, pantalon, chemise et cravatte, DIOR. Mocassins, TOD’S.

Photographie par Sam Taylor-Johnson
Stylisme par Jay Massacret 

Lorsque Lily Collins a posé ses valises à Paris il y a plus d’un an et demi pour tourner Emily in Paris – la série à succès de Darren Star –, la capitale française n’était pas telle qu’elle l’avait imaginée. Née dans le Surrey, la fille de Phil Collins a grandi à Los Angeles, et lorsqu’elle s’est installée à Paris pour interpréter le rôle d’Emily – une jeune et ambitieuse consultante américaine qui tente de faire ses preuves dans le monde du luxe à Paris –, la ville lui semblait plus paisible que d’habitude. La chaleur du mois d’août avait fait fuir les Parisiens vers le sud de la France; Lily et l’équipe de tournage ont donc quasiment eu la capitale rien que pour eux. Alber Elbaz se souvient avoir vécu une expérience similaire lorsqu’il a quitté New York pour Paris la première fois. “Je me disais : mais voyons, où sont les gens?” À cette époque, au milieu des années 90, le créateur avait traversé l’Atlantique pour venir travailler chez Guy Laroche. Il allait par la suite rejoindre Yves Saint Laurent avant de réaliser un coup de maître en revisitant la maison Lanvin – et la mode féminine telle que nous la connaissons. Présentés par le biais d’un ami commun, Alber Elbaz et Lily Collins se sont vus régulièrement pendant le tournage de la série. “À un moment donné, je me suis même demandé si je faisais partie du casting à mon insu”, dit-il en riant."

Après le succès fulgurant de la série qui a donné lieu à de nombreux memes sur les réseaux sociaux, Lily Collins a temporairement retiré son béret pour se consacrer au dernier film de David FincherMank, qui pourrait marquer un tournant décisif dans sa carrière. Cette œuvre biographique raconte la relation tumultueuse entre Herman J. Mankiewicz, le scénariste de Citizen Kane, et le réalisateur Orson Welles. Lily interprète Rita Alexander, la charmante secrétaire de Mankiewicz, et donne la réplique à Gary Oldman qui incarne Mankiewicz. Le film tourné en noir et blanc a été écrit par Jack Fincher, le défunt père du réalisateur, et glorifie le style magistral des anciens films de Hollywood. À Paris, Alber Elbaz est également sur le point d’entamer un nouveau chapitre de sa vie. Depuis son départ de Lanvin en 2015, l’influent créateur s’est volontairement tenu à l’écart du prêt-à- porter, et s’est uniquement dédié à quelques collaborations dans les domaines de la beauté, des chaussures et du cinéma. Aujourd’hui, il revient sur le devant de la scène en lançant AZ Factory, sa propre marque très attendue, en partenariat avec le groupe de luxe suisse Richemont.

Emily in Paris parvient à rire de nombreux clichés, mais la série parle avant tout de ce que cela signifie de se sentir comme un outsider au sein d’une industrie, avec un point de vue et une attitude en marge des autres. Que vous inspire ce sentiment ?
LILY COLLINS : Chaque fois que je commence un nouveau tournage sur un plateau de cinéma ou de télévision, je me sens toujours un peu comme ça, comme un poisson hors de l’eau. C’est le fait d’être dans un nouvel environnement, de ne connaître personne et de devoir montrer aux autres ce qu’on a dans le ventre. C’était intéressant de jouer une jeune femme confrontée à une autre culture que la sienne, une femme qui doit s’adapter tout en restant elle-même. Je pense que beaucoup de gens peuvent s’identifier au fait de ne pas vouloir compromettre leur intégrité juste pour rentrer dans des cases.
ALBER ELBAZ : Pour moi, Emily est une Cendrillon des temps modernes, et elle m’a rappelé un peu Pretty Woman – un film que j’ai par ailleurs vu 55 fois. En fin de compte, cette série prouve que cela vaut la peine d’être gentil. Parce que tu aurais pu être une salope, Lily, et ce serait bien aussi, mais tu ne l’as pas été. En tant qu’Emily, tu étais une bonne fille avec de bonnes valeurs. Une fille qui ne comprenait pas pourquoi les gens ne souhaitaient pas communiquer avec elle ou bien feignaient de ne pas la comprendre. Mais cette série, c’est aussi le récit d’un choc culturel. Cela me fait penser aux immigrés. J’ai été un immigré plusieurs fois dans ma vie : je suis né au Maroc, j’ai grandi en Israël, puis je me suis installé aux États-Unis. À New York, j’avais un appartement minuscule et deux colocataires, dont l’un s’appelait Muffin. Oui, Muffin. Il fallait voir New York de ses propres yeux à l’époque pour comprendre tout cela, et quand je suis arrivé, je n’étais pas juste un étranger à New York – je n’étais personne.

Personne n’a vu venir le succès de la série, et Lily, c’est de loin votre rôle le plus populaire à ce jour. Je me demande, Alber, si vous avez vécu un moment à la Emily in Paris au cours de votre longue carrière?
AE : Une fois, lorsque j’étais à New York, je suis tombé sur un magnifique bouquet de roses, et j’ai dit : “Waow, elles sont superbes.” Le fleuriste a simplement rétorqué “18 dollars”, alors que je ne lui avais même pas demandé le prix. Des mois plus tard, alors que j’étais à Paris, je tombe sur un autre fleuriste, “Waow, ces roses sont magnifiques.” “Elles s’appellent Piaget, a-t-il répondu. Et elles ne poussent qu’une fois par an. Sentez-les. Elles poussent au soleil !” J’ai fini par demander “Combien coûtent-elles?” et il m’a répondu “Nous ne sommes pas sûrs du prix.” Ce sont ces petites nuances qui dévoilent les différences entre les gens, les villes et les cultures. À Paris, on a inventé le parfum, donc on a toujours ce sentiment particulier de rêver quand on s’y rend. Je me souviens toujours de ce que ma mère me disait à propos du parfum : “Sens-le, mais ne le bois jamais.”
LC : Peut-on vraiment abuser des bonnes choses?
AE : Oui, et cela s’applique aussi au succès. Je pense que l’un des plus grands dangers du succès, c’est quand on commence à croire qu’on est bien trop fabuleux, qu’on est plus grand que nature. Je ramène le succès toujours à cette anecdote du parfum. Je me dis : “Ne bois pas le parfum. Sens-le, tout simplement.”

De façon presque simultanée, vous tournez tous les deux les pages de deux grands chapitres de votre vie. Lily, votre nouveau film, Mank, réalisé par David Fincher, sort en avant-première sur Netflix ce mois- ci, tandis qu’Alber, vous travaillez actuellement sur le lancement d’AZ Fashion, votre nouveau projet de mode en partenariat avec Richemont. Où en êtes-vous actuellement, tous les deux, sur le plan émotionnel?
LC : Jamais je n’aurais osé espérer qu’un jour je serais amenée à travailler avec David. L’idée qu’il ait cru en moi pour incarner ce personnage et faire partie d’un film de ce calibre a été une véritable chance. David est un génie : en tant que réalisateur, il sait exactement ce qu’il veut et comment l’obtenir, mais il est également ouvert à la collaboration. Il vous respecte, alors que vous-même – et toute l’équipe du tournage – le vénérez comme un dieu. Quand vous participez à ce genre d’expérience, cela met la barre plus haut que ce que vous n’aviez osé imaginer avant. Nous avons tourné ce film en même temps que les épisodes d’Emily, donc le contraste était flagrant. Passer des couleurs vives au noir et blanc, de l’humour pop au drame stoïque, c’était un vrai défi. À force de faire des allers-retours entre Paris et Los Angeles, j’étais épuisée, mais si épanouie sur le plan créatif!
AE : Je pense que la page blanche est la chose la plus effrayante à affronter pour un artiste. Je ne sais pas comment c’est avec le métier d’acteur, Lily, mais j’ai l’impression que parfois ce que je fais ressemble presque à un accouchement. Ça commence et tu n’es plus en mode “Oh, waow, la vie est magnifique”, mais plutôt du genre “Aïe, aïe, aïe.” Mais ensuite, on accouche et on oublie la douleur. [Après Lanvin], j’ai décidé de ne plus faire de la mode pendant quelques années parce que je n’étais plus passionné par cette industrie. En même temps, c’est la seule chose que je sais faire. Je ne sais même pas conduire une voiture, donc je ne pourrais même pas être chauffeur de taxi! Des grandes maisons de couture me proposaient une myriade d’opportunités, et pourtant, sans vouloir être une diva, je sentais que quelque chose me retenait. J’ai alors commencé à donner des cours. Je suis allé dans toutes les grandes écoles du monde entier pour comprendre vers où le monde allait – c’était avant la Covid-19, bien sûr. Puis j’ai signé avec Richemont, et j’ai lancé cette nouvelle start-up.
LC : Tout d’abord, félicitations, c’est tellement excitant! Il y a très peu de choses que l’on sait à ce sujet, alors je suis curieuse... Que pouvez-vous déjà dévoiler?
AE : Il y a une grande différence entre créer et recréer, et autrefois mon travail consistait souvent non seulement à recréer mais aussi à remplacer. Cette fois-ci, j’ai voulu repartir de zéro. J’observe les femmes depuis cinq ans, je prends note de tout ce qu’elles vivent au quotidien, des changements dans leur vie. J’ai toujours dit que si j’étais un jour producteur à Hollywood, le prochain James Bond serait Jane Bomb, et elle ne serait pas une ex-mannequin. Elle serait une femme intelligente qui n’a pas d’âge, parce que cela n’a aucune importance, vraiment. En regardant la vie des femmes d’aujourd’hui, on peut voir leurs multiples facettes, celle de la bonne mère, la bonne épouse, la bonne collègue de travail, etc. J’ai réalisé que je devais commencer à travailler sur une collection utile au quotidien des femmes, c’est donc dans cette optique que je travaille maintenant. Je prends en compte les nouvelles technologies, mais j’essaie aussi d’aller au-delà des apparences et du simple fait de créer une belle collection. J’essaie d’écouter les femmes pour voir ce que je peux faire pour les aider à réaliser leurs rêves, parce qu’en fin de compte, nous ne vivons pas dans un monde d’opposés, qui serait uniquement fait soit de données et d’algorithmes, soit d’instincts et d’émotions. Nous pouvons unir ses deux opposés, comme le yin et le yang. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais les deux ensemble.

Qu’est-ce que cela fait de travailler sur des projets aussi remarquables alors que nous n’avons jamais été aussi éloignés de la réalité telle que nous l’avons connue?
LC : En tant qu’actrice c’est très intéressant de sortir une nouvelle série en plein confinement. En fait, j’ai adoré, mais c’était vraiment très différent de tout ce que j’ai connu jusqu’à présent. Ma vie sociale d’actrice me manque : faire des photos et rencontrer des gens passionnants, mais c’est fantastique de constater à quel point Emily a apporté des moments de bonheur et des fous rires à tant de spectateurs, c’est arrivé pile au moment où nous en avions le plus besoin. En ce qui me concerne, le confinement a été un excellent moyen de séparer le travail et la vie privée et de retrouver un bon équilibre. Je me suis fiancée pendant le confinement, et même si Mank va sortir sur Netflix, je ne suis pas partie en promo, comme je l’aurais sans doute fait en période normale. J’ai parlé à la presse de ce film qui me passionne tant, mais depuis chez moi sur mon ordinateur, puis aller promener mon chien juste après mes interviews. Je compte sur mes amis et ma famille et, dans une certaine mesure, sur moi-même pour faire en sorte que je garde les pieds sur terre si jamais je me retrouve à vouloir “boire du parfum”.
AE : Le quotidien à l’heure de la Covid-19 est vraiment difficile à vivre. Qui aurait cru que nous devrions porter des masques pour sortir un jour et que nous nous laverions les mains avec de l’alcool? Ce qui me manque le plus en ce moment, c’est recevoir un hug et en donner un en retour. Me poser dans un café ne me manque pas vraiment, mais le contact physique et humain, oui. Je suis un grand hypocondriaque, donc cette période n’a pas été facile à vivre pour moi. Pourtant, je pense que ce moment exceptionnel va aussi nous apprendre beaucoup de choses. C’est une sorte de detox qui nous oblige non seulement à changer, mais à changer plus rapidement.
LC : C’est une véritable crise existentielle que nous sommes en train de vivre. Cela peut sembler angoissant, surtout quand on doit se limiter au même espace de vie tous les jours, car cela nous force à nous confronter à nos craintes comme jamais auparavant, et à nous poser les bonnes questions sur le présent et le futur. Qui suis- je? Qu’est-ce que je veux accomplir dans la vie? Qu’est-ce qui me rend heureux? C’est aussi un moment propice pour décortiquer le présent et parler de choses essentielles, je pense notamment à Black Lives Matter, ou à la récente élection présidentielle. On a eu tellement de temps libre pour se poser les bonnes questions que je pense qu’on connaîtra une véritable Renaissance après tout cela, car les gens meurent d’envie d’être créatifs.
AE : J’ai récemment lu un article dans lequel l’acteur Roberto Benigni affirmait que la pauvreté était en fait un atout. Je pense que nous ressentons tous une sorte de précarité émotionnelle aujourd’hui parce que nous sommes privés de notre entourage proche, nos amis, notre famille, nos collègues de travail, etc. Lily, le fait que vous ayez rencontré l’amour de votre vie pendant le confinement est tellement symbolique parce que vous vous êtes rencontrés quand vous étiez vraiment vous-mêmes! Sans artifices. 
LC : Ce qui est intéressant, c’est que Charlie [McDowell] et moi nous sommes rencontrés juste avant Emily in Paris, et nous nous sommes fiancés en septembre. J’ai l’impression que le confinement a soit renforcé soit brisé des liens. En ce qui nous concerne, le temps passé confinés ensemble n’a fait que renforcer ce que nous ressentions déjà l’un pour l’autre. Comme vous venez de si bien le dire, l’heure est à l’introspection. Nous sommes tous en train de revenir à l’essentiel, en dehors des diktats de la société. Être témoin du meilleur et du pire d’une personne qu’on aime et toujours rester à ses côtés : je pense que c’est une chose magnifique.
AE : Lily, vous savez, j’ai créé 32 robes de mariée.
LC : Mais non!
AE : Pour 32 femmes à ce jour, et 31 sont toujours mariés.
LC : Oh, mon Dieu.
AE : Vous devriez m’appeler quand vous aurez besoin d’une robe!

Pour finir, est-ce qu’il y a une question que l’un de vous voudrait poser ?
LC : Alber, je sais que commencer une nouvelle aventure comme la vôtre peut être stressant, mais vous devez aussi être sacrément enthousiaste. L’êtes-vous ?
AE : Je suis sûr qu’ il y a des moments où vous êtes en plein tournage et où vous êtes entourée de tous ces gens qui vous disent : “Oh, waow, c’est incroyable.” Mais est-ce vraiment incroyable? Est-ce que les gens vont comprendre ? Est-ce qu’ils vont adorer ? Parce que la question n’est pas s’ils vont aimer le projet en soi, mais s’ils vont nous aimer. Nous sommes devenus la raison d’être de tout ce que nous faisons. Alors oui, je suis très, très enthousiaste. Vous savez, je ne suis pas du genre à partir en vacances. Je déteste les vacances. La plage, les bateaux. Alors le premier jour où je suis arrivé dans mon nouveau bureau, j’ai dit : “Mon Dieu, mon premier jour de vacances vient de commencer.”
LC : Quelle belle façon de voir les choses! Vous savez que vous êtes l’un des créateurs les plus aimés, et tout le monde vous encourage. Vous avez parlé d’Emily comme ce personnage si gentil et chaleureux, qui reste elle-même, mais vous êtes comme cela, Alber. Avec tous les obstacles qui se sont présentés à vous, vous avez su rester fidèle à vous-même. J’ai tellement hâte de découvrir votre nouveau projet, parce que vous faites toujours en sorte que les femmes se sentent fortes et bien dans leur peau.

 

Hairstyilist Kylee Heath
Makeup Artist Fiona Styles avec @ Lancôme 
Traduction Elisabeta Tudor

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