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Maurizio Cattelan : "La copie est la base même du partage"

“Je copie donc je suis” : tel pourrait être, à première vue, le mantra animant les créations de l’artiste italien. C’est bien sûr plus compliqué et excitant que cela…
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Vous avez intitulé votre nouveau projet, en tant que commissaire d’exposition, “The Artist is Present”. Conçue avec le directeur de la création de Gucci, Alessandro Michele, cette exposition va désorienter d’emblée le visiteur : sommes-nous au MoMa en 2012 avec Marina Abramovic, puisque c’était également le titre de son exposition ? S’agit-il d’une déclaration auto-référentielle ? Il semblerait que vous vouliez prendre la “présence” de l’artiste dans son acception littérale, la mettre à l’épreuve. Pourriez-vous nous expliquer le point de départ du projet ?

Maurizio Cattelan : En 1988, lorsqu’on a découvert que le suaire de Turin était une représentation datant du XIIIe siècle et non l’empreinte du corps du Christ sur son linceul, personne n’a envisagé de cesser de vouer un culte à cet objet, ou de cesser de le présenter comme authentique. Je me suis toujours demandé comment c’était possible, jusqu’au moment où j’ai compris que la différence entre la copie et l’original est une simple question de foi. En un sens, c’est cette fascination qui nous a réunis, Alessandro et moi : nous croyons tous deux au caractère original de la copie.

 

Marina Abramovic affirmait un concept de l’intervention artistique fondé sur la présence, sur l’immanence. Comment l’exposition répond-elle à cette idée ? On a l’impression d’un renversement de l’allégorie de la caverne, où l’image projetée sur le mur serait plus réelle que la lumière qui la produit. Quelle est la configuration de l’exposition : une série de copies/simulacres ?

Chaque salle de l’exposition représente une variation sur ce thème : certaines des œuvres abordent ouvertement la relation entre la copie et l’original, d’autres sont assez éloignées de cette idée, à tel point qu’il est presque difficile de justifier leur inclusion. Cela commence dès le titre : Marina et son travail n’ont rien à voir avec l’exposition au sens strict, mais cela m’intéressait de tester le pouvoir d’une image et d’un titre une fois déplacés dans un contexte complètement différent.

 

En parlant de contexte, d’où proviennent les œuvres présentées ? Avez-vous sélectionné des projets réalisés spécialement pour l’occasion ? Pouvez-vous nous dire comment vous avez monté l’exposition ?

Les œuvres viennent du monde entier, de Mexico à Hong Kong en passant par l’Islande. Mais je ne crois pas que ce fait en lui-même nous apprenne grand-chose sur l’exposition, si ce n’est que le thème de la reproduction est universel, et que notre univers est tellement mondialisé qu’il a un impact sur toutes les cultures. Comme toujours, de mon point de vue, le montage d’une exposition commence par les œuvres et par le trajet que les visiteurs vont emprunter de l’une à l’autre, associant ce faisant les images qui se présentent à leurs yeux. Ce n’est pas si différent de la mise en page d’un magazine en définitive, le principe est le même : il faut toujours qu’un plus un fasse plus que deux. 

“En 1988, lorsqu’on a découvert que le suaire de Turin était une représentation datant du XIIIe siècle et non l’empreinte du corps du Christ sur son linceul, personne n’a envisagé de cesser de vouer un culte à cet objet […]. J’ai compris que la différence entre la copie et l’original est une simple question de foi.” Maurizio Cattelan

En tant que commissaire d’exposition, vous poussez votre pratique artistique jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes, via les répliques, les vols et les emprunts plus ou moins illicites. Le cas le plus frappant fut celui de votre exposition personnelle en 1997 à la galerie Emmanuel Perrotin, à Paris, où vous avez reproduit point par point l’exposition de Carsten Höller dans la galerie voisine Air de Paris. Vous aviez même envisagé de la “déplacer” mais comme cela fut impossible, vous l’aviez reproduite. Ça s’est passé ainsi ?

Dans mon souvenir, l’exposition de Carsten et la mienne étaient censées être présentées dans deux galeries, avec la même disposition, dans la même rue, face à face. J’ai toujours eu tendance à privilégier les solutions les plus simples, et ce projet ne faisait pas exception : j’ai appelé Carsten, et lui ai demandé de me prêter les mêmes œuvres que celles qu’il comptait exposer en face. C’était un double plutôt qu’une copie : si on arrivait par la droite, on voyait son exposition ; si on arrivait par l’autre côté, on voyait d’abord la mienne, sans savoir que l’une était l’original et l’autre pas. Le caractère original de l’une ou de l’autre dépendait de laquelle on voyait en premier. C’est la même sensation quand on passe devant les boutiques des grandes marques de mode, avec la vitrine qui reflète les vendeurs à la sauvette, dans la rue, qui proposent les mêmes sacs que ceux qui sont exposés dans le magasin. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre à l’épreuve la possibilité de distinguer le vrai du faux, pas tant en termes qualitatifs que purement ontologiques.

 

C’est un peu ce qui se passait avec vos doubles dans Spermini, également en 1997. Une reproduction qui ne peut pas être fixée dans une image, comme dans un jeu de miroirs infini où le spectateur n’a plus le moyen de reconnaître l’original. Il y a quelque chose d’assez tragique dans tout ça…

On a récemment publié une étude révélant que nos gènes sont modifiés par notre expérience, et cette découverte va bien au-delà de la théorie darwinienne de l’évolution sur laquelle nous avons fondé toute notre culture contemporaine. Nous devons accepter le fait que notre conscience et notre identité sont en perpétuelle mutation, de même que notre interprétation de la réalité. Rester attaché à l’originalité, selon moi, c’est un peu comme refuser d’accepter le fait que nos traditions vont se mélanger à celles des autres peuples : ceux qui n’acceptent pas les mutations de notre temps finissent derrière les frontières et les murs érigés par des Trump, Salvini et consorts.

 

Diriez-vous que la Chine a été une source d’inspiration constante pour le projet ? Dans un trailer réalisé par le cinéaste et artiste Yuri Ancarani pour l’occasion, vous vous promenez dans Shanghai avec un groupe de travail. Est-ce représentatif de ce que l’on verra dans l’exposition ? Qu’y cherchiez-vous et qu’avez-vous trouvé ?

La culture asiatique, et pas seulement chinoise, repose depuis longtemps sur l’idée de réincarnation. Si le temps est circulaire, on perd le sens du progrès, de l’opposition entre l’ancien et le moderne, lequel est typique des cultures considérant le temps comme une ligne droite. L’exemple le plus classique est celui des temples bouddhistes, qui sont sans cesse démolis et reconstruits : là où un Occidental verra un bâtiment neuf, un Asiatique verra la réincarnation de celui qui venait auparavant. La réincarnation est le postulat de base qui permet de comprendre l’équation copie = original, qui sous-tend toute l’exposition.

“L’exemple […] des temples bouddhistes, qui sont sans cesse démolis et reconstruits : là où un Occidental verra un bâtiment neuf, un Asiatique verra la réincarnation de celui qui venait auparavant. La réincarnation est le postulat de base qui permet de comprendre l’équation copie = original, qui sous-tend toute l’exposition.” Maurizio Cattelan

Pour préparer cette discussion, j’avais d’abord pensé n’utiliser que des questions conçues en copiant des phrases écrites par d’autres… Il y en a une que je ne peux m’empêcher d’utiliser, une phrase de Walter Benjamin, qui s’y connaissait un peu en matière de reproductibilité : “Tant qu’il y aura encore du rêve, il y aura toujours de l’aura dans le monde. Mais l’œil éveillé ne désapprend pas la force du regard quand le rêve s’est complètement éteint en lui. Au contraire, ce n’est qu’alors que son regard devient vraiment fort… C’est le regard de celui qui s’est réveillé de tout rêve, celui du jour comme celui de la nuit.” Est-ce pour cette raison que cela a du sens d’insister sur les copies ?

C’est une question bien plus large, bien plus omniprésente que Benjamin n’aurait pu le prévoir; la copie, c’est le geste que nous effectuons le plus souvent au cours de la journée. À chaque fois que vous partagez un contenu en ligne, vous faites une copie. Combien de fois avez-vous fait une copie aujourd’hui ? Moi, j’ai déjà perdu le compte. Depuis l’époque de Napster, la copie est la base même du partage. C’est vrai que l’idée de la propriété intellectuelle et celle de l’auteur étaient déjà mortes au temps de Benjamin, mais aujourd’hui, nous ne cessons de jeter une nouvelle pelletée de terre dans la tombe, jour après jour. Les batailles de copyrights ont été perdues, et la frontière qui les a remplacées, c’est celle des informations : votre valeur marchande se mesure à la quantité et à la nature de vos partages en ligne. 

 

Je vais continuer avec mes phrases volées, alors. Celle-ci est de James Baldwin, et elle nous aidera peut-être à comprendre l’importance et le rôle terribles des copies : “La vie est plus importante que l’art ; c’est pour cela que l’art est important.” Qu’en pensez-vous ?

Dans l’histoire, la copie a toujours été la méthode employée pour diffuser le savoir, exactement comme dans le monde contemporain : les scribes recopiaient des livres pour transmettre des connaissances aux générations futures et préserver leur culture à travers les siècles. Quelques années auparavant, les Romains effectuaient des reproductions des sculptures grecques, un peu comme nous faisons des copies des œuvres classiques pour les vendre dans des magasins de souvenirs. En définitive, il s’agit d’un concept aussi vieux que l’humanité, car il est la condition sine qua non du savoir lui-même.

 

Lorsque je pense à votre travail, je vois un artiste qui semble évoluer dans un monde peuplé de copies qui sont plus authentiques que les originaux : est-ce que ça pourrait être ça, la présence que vous suggérez dans l’intitulé de l’exposition ?

Je vous répondrai par la copie d’une citation, sans citer de nom : “Je copie donc je suis.” 

Traduction Héloïse Esquié

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